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Répare le travail, pas les gens

30 juillet 2026

« Il n'est plus impliqué »

Le manager a remarqué. Depuis deux mois, Karim ne propose plus rien. Il fait ce qu'on lui demande, correctement, et rien de plus. Il arrive à l'heure, il repart à l'heure. En réunion, il regarde par la fenêtre.

Le manager, qui est quelqu'un de bien, s'inquiète. Il se demande si ça va, à la maison. Il se dit qu'il faudrait le remotiver. Il envisage de le faire participer à un atelier sur le sens au travail. La DRH lui parle d'engagement.

Personne n'est allé voir ce que fait Karim de ses journées.

S'ils y étaient allés, ils auraient trouvé ceci : depuis le changement d'outil de mars, Karim ressaisit à la main, dans un tableur, des données qui existent déjà dans le nouveau système. Quarante minutes par jour. Il l'a signalé une fois, en avril, à quelqu'un qui a répondu « oui, on sait, c'est en cours ».

Karim n'est pas démotivé. Karim fait quarante minutes de travail inutile par jour et il a compris que personne ne réparera.

Ce que le discours dominant demande, et pourquoi ça ne marche pas

Le management contemporain a placé le manager en position de prendre soin des états intérieurs. Détecter les fragilités, remotiver, donner du sens, veiller à l'équilibre.

Trois problèmes.

Le premier est un problème de compétence. Tu n'es pas psychologue et tu n'as aucune raison de l'être. Tu n'as ni la formation, ni le cadre, ni la légitimité pour intervenir sur la vie intérieure de quelqu'un. Quand tu essaies quand même, tu fais mal les deux métiers : le tien et celui que tu improvises.

Le deuxième est un problème de pouvoir. Tu n'as aucune prise sur la motivation de Karim. Aucune. C'est à lui. En revanche, tu as une prise totale sur les quarante minutes de double saisie — tu peux monter le sujet, arbitrer, faire modifier le paramétrage, ou au minimum obtenir une date.

Le troisième est un problème de dignité. Traiter un problème de travail comme un problème de personne, c'est dire à quelqu'un que son mal-être vient de lui alors qu'il vient de l'organisation. C'est la version managériale de la phrase « ce n'est pas la boue, c'est ta façon de marcher dedans ». Les gens le sentent, et ils te rangent définitivement du côté du décor.

Le mouvement juste est inverse. Tu ne t'occupes pas de la motivation : tu t'occupes du travail. Et il se trouve que le travail réparé produit de la motivation, alors que la motivation travaillée directement ne répare rien.

Le troisième rôle qu'on ne t'a jamais décrit

Un manager intermédiaire a trois rôles. Deux sont connus : diffuser la stratégie vers le bas, développer l'autonomie de son équipe.

Le troisième est presque toujours oublié : faire remonter le terrain vers le haut.

Les signaux faibles, les résistances, les absurdités opérationnelles, les injonctions contradictoires que la direction ne peut pas voir depuis là où elle est. Tu es le seul de l'entreprise à avoir accès aux deux étages simultanément. Ce n'est pas une corvée de reporting : c'est ta valeur stratégique, et c'est celle que personne ne peut assurer à ta place.

Il y a une raison structurelle à cet aveuglement. La direction ne voit pas le travail réel — elle voit le travail prescrit, celui des procédures et des tableaux de bord. L'écart entre les deux s'appelle la friction, et c'est probablement le premier poste de gaspillage de ton entreprise : les malentendus, les doubles saisies, les validations qui ne servent plus, les informations qui ne circulent pas, l'agacement qui se transforme en désobéissance silencieuse.

La friction ne figure sur aucune ligne comptable. Elle coûte plus cher que la plupart des gaspillages qu'on mesure, et elle croît plus vite que ton équipe : le nombre de relations possibles dans un groupe de n personnes vaut n × (n−1) / 2. Doubler l'effectif multiplie les canaux de friction par quatre.

Le grincement

Il y a un mot pour ce qu'il faut chercher : le grincement.

C'est le petit bruit que fait une organisation quand quelque chose frotte. Ce n'est pas une crise — une crise, tout le monde la voit. C'est le soupir au moment d'ouvrir un fichier. Le « de toute façon » en début de phrase. Le contournement que trois personnes ont mis au point sans jamais le signaler. La procédure que personne n'applique et que personne n'a osé faire supprimer.

Le grincement n'est pas un problème. C'est un tableau de bord. C'est le seul instrument dont tu disposes pour localiser un dysfonctionnement avant qu'il ne devienne un retard, un conflit ou une démission.

Encore faut-il un endroit où il puisse s'exprimer. Il ne remontera jamais en réunion d'équipe — trop public, trop risqué, trop proche de la plainte. Il remonte dans le 1-à-1, en partie 1, quand ton collaborateur a la main sur ce dont on parle et qu'il a fini par croire que ça sert à quelque chose.

C'est là que se referme la boucle avec les outils : le 1-à-1 est ton capteur d'irritants. Pas son objectif principal, mais sa production la plus sous-estimée.

Une méthode en quatre temps

1. Va voir.

Pas une enquête, pas un questionnaire. Assieds-toi à côté de quelqu'un pendant qu'il travaille, une heure, sans commenter. Regarde combien de fois il change d'application, combien de clics pour une opération courante, ce qu'il ressaisit, où il attend, ce qu'il fait pour contourner.

Tu verras en une heure ce que six mois de réunions n'ont pas produit. Et tu auras réglé une phrase que tu ne pourras plus jamais prononcer : « personne ne m'a rien signalé ». Ce n'est pas une défense. C'est un aveu.

2. Demande, en 1-à-1, une question précise.

Pas « est-ce que tout va bien ? » — qui appelle « oui ». Trois questions qui produisent des réponses :

  • Qu'est-ce qui t'a fait perdre le plus de temps cette semaine ?
  • Qu'est-ce que tu fais et dont tu ne comprends pas l'utilité ?
  • Qu'est-ce qui devrait être simple et qui ne l'est pas ?

3. Trie en trois piles.

PileCe que tu fais
Je peux régler cette semaineTu règles. Et tu le dis.
Je dois faire remonterTu portes le sujet, avec un chiffre.
Ça ne bougera pasTu le dis franchement, et tu dis pourquoi.

La troisième pile est la plus importante. Un irritant qui ne sera pas réglé et qu'on annonce comme tel est infiniment moins toxique qu'un irritant sur lequel on laisse planer un espoir. Ce qui démolit une équipe, ce n'est pas le problème — c'est le « c'est en cours » répété pendant huit mois.

4. Reviens dire ce que ça a donné.

C'est l'étape que tout le monde saute et c'est la seule qui compte. Un irritant remonté sans retour enseigne une chose simple : ça ne sert à rien de parler. Tu viens de fermer ton propre capteur.

Quand tu fais remonter, apporte un chiffre. « Karim fait quarante minutes de double saisie par jour » ne s'arbitre pas de la même façon que « les équipes trouvent l'outil pénible ». Quarante minutes par jour, c'est près de trois semaines de travail par an, pour une personne.

Ce que cet article ne dit pas

Il ne dit pas de te désintéresser des personnes. La boussole reste double : résultats et rétention, jamais l'un sans l'autre. Connaître ses collaborateurs individuellement — ce qui les fait avancer, ce qu'ils veulent devenir, ce qui les bloque — est le socle de tout le reste.

Il dit que la considération se prouve par les actes, pas par les intentions. Demander à quelqu'un comment il va, c'est une intention. Supprimer les quarante minutes qui lui pourrissent la journée, c'est un acte. Le second est spectaculairement plus efficace que le premier, et il présente l'avantage d'être dans ton périmètre.

Il ne dit pas non plus que tous les problèmes viennent de l'organisation. Certains viennent des comportements — et c'est exactement à ça que sert le feedback, qui parle d'un comportement observable et jamais d'une personne. « Répare le travail, pas les gens » et « parle du comportement, pas de la personne » sont la même règle appliquée à deux échelles.

Ce que tu peux faire lundi

Choisis la personne de ton équipe dont tu te dis, en ce moment, qu'elle « n'est plus dans le coup ».

Ne lui parle pas de sa motivation. Va t'asseoir une heure à côté d'elle pendant qu'elle travaille.

Tu ne cherches pas ce qu'elle fait mal. Tu cherches ce qui frotte.

Ton hamster va préférer l'entretien de remotivation. C'est plus confortable : ça se passe dans un bureau, ça dure quarante minutes, ça se coche, et surtout ça ne t'oblige pas à remonter un sujet désagréable à quelqu'un qui ne veut pas l'entendre.

Pour aller plus loinRésultats ET rétention · Le 1-à-1 · Le feedback

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