Il y a deux ans, ton alternant passait son lundi matin sur le tableau de suivi. Il pestait, il se trompait de colonne, et il finissait par te demander pourquoi le chiffre de mars était si bas.
Cette année, l’outil fait le tableau en quatre minutes. Il est plus propre. Il ne se trompe pas de colonne. Et ton alternant ne sait pas pourquoi mars était bas.
On fait tous ça. Une tâche ingrate, un outil qui la fait mieux et plus vite : on bascule, et on a raison de basculer. Le problème n’est pas ce qu’on a gagné. C’est ce qu’on a perdu sans le voir.
La mauvaise question
Chaque semaine, une nouvelle étude cherche à savoir combien d’emplois l’IA va détruire. La question est légitime. Mais pour un manager, elle ne mène nulle part, pour une raison simple : les études ne sont pas d’accord entre elles.
Il y a une question plus utile, et tu peux y répondre dans ton équipe dès cette semaine : où tes jeunes apprennent-ils leur métier, et l’IA est-elle en train de prendre leur place à cet endroit-là ?
Ce que disent les études
Trois sources sérieuses se sont penchées sur l’emploi des jeunes en 2025 et 2026.
Aux États-Unis, l’université Stanford a étudié les fiches de paie de millions de salariés. Chez les 22-25 ans qui travaillent dans les métiers où l’IA peut faire le plus de tâches, l’emploi est 19% plus bas qu’il ne le serait s’il avait suivi les métiers moins touchés. Un an plus tôt, l’écart était de 15%. Point important : cet écart ne vient pas de licenciements. Il vient du fait qu’on embauche moins de jeunes. Les auteurs précisent eux-mêmes qu’ils décrivent un phénomène, et ne prouvent pas que l’IA en est la cause.
L’OCDE a regardé plusieurs pays : l’Australie, le Canada, l’Union européenne, les États-Unis. Partout, les jeunes diplômés ont plus de mal que les autres à trouver du travail. Mais le mouvement a commencé avant la pandémie, donc avant ChatGPT. Et les offres d’emploi les plus exposées à l’IA ne montrent pas de cassure au moment où elle s’est répandue. L’OCDE juge donc le rôle de l’IA « limité » pour l’instant, en prévenant que cette conclusion est provisoire. Elle rappelle aussi une règle ancienne : quand l’activité ralentit, les entreprises coupent d’abord les embauches de débutants.
En France, l’Apec fait le même constat. Les recrutements de cadres débutants ont baissé de 19% en 2024, et l’Apec en prévoyait encore 16% de moins en 2025. Elle l’explique par la chute de l’investissement des entreprises et par les incertitudes politiques et budgétaires. Elle ne parle pas d’IA. Le recul est le plus fort dans l’informatique, l’ingénierie, le conseil, le juridique et le comptable — des métiers très exposés à l’IA, mais aussi, rappelle l’OCDE, très sensibles à la conjoncture. Rien ne permet de dire aujourd’hui lequel des deux joue.
Ce que ces études ont en commun
On pourrait croire que ces sources se contredisent. Elles décrivent en réalité le même mécanisme : les entreprises ne licencient pas leurs jeunes, elles en embauchent moins. Le débat porte sur la cause — la conjoncture ou l’IA. Pas sur le mécanisme.
Or un poste qu’on n’ouvre pas ne fabrique aucun chômeur visible. Le jeune prend autre chose. Les chiffres de l’Apec sur les Bac+5 diplômés en 2024 le montrent :
- 84% jugent leur recherche d’emploi difficile, contre 61% pour ceux diplômés deux ans plus tôt ;
- 57% ont envoyé plus de 30 candidatures pour décrocher leur poste ;
- parmi ceux qui ont un emploi, 70% disent qu’ils auraient accepté un autre contrat qu’un CDI, et 30% un emploi qui ne correspond pas à leur niveau de diplôme ;
- 24% de ceux qui travaillent qualifient leur emploi de « job alimentaire », contre 17% deux ans plus tôt.
Et quand on leur demande ce qui les bloque le plus, 79% répondent : le manque d’expérience. Le cercle est connu. Pas d’expérience, pas de poste. Pas de poste, pas d’expérience.
C’est un déclassement silencieux. Il n’apparaît pas dans les chiffres du chômage, puisque ces jeunes ont un emploi. Mais leur premier poste les éloigne du métier qu’ils visaient, et donc de ce qu’ils devaient y apprendre.
Ce qu’en pense Meilleur Manager
Pour Meilleur Manager, la cause compte moins que la conséquence. Que le recul vienne de la conjoncture ou de l’IA, le résultat pour une équipe est le même : moins de premiers postes, donc moins d’endroits où l’on apprend son métier.
Et l’IA arrive précisément sur les tâches qu’on confiait aux débutants. Un tableau de suivi. Un compte rendu de réunion. Une première version de note. Ces tâches ne servaient pas qu’à produire. En les faisant, le junior apprenait trois choses :
- la matière : les chiffres de l’entreprise, ses clients, ses processus ;
- l’œil : repérer une erreur, sentir qu’un chiffre cloche ;
- la réputation : se faire connaître de ceux qui relisent son travail, et gagner leur confiance.
Si l’IA fait la tâche à sa place, il n’apprend plus aucune des trois. L’équipe gagne du temps aujourd’hui. Dans dix ans, elle se demandera où sont passés ses seniors.
C’est le piège du « zéro junior » : ne plus embaucher de débutants, ou ne plus rien leur laisser à apprendre parce que l’IA fait leurs tâches. On améliore les comptes de l’année, et on coupe la branche sur laquelle reposait la relève de cadres. Pour un dirigeant, ce n’est pas un sujet de ressources humaines. C’est une erreur de pilotage — exactement le faux choix que Meilleur Manager refuse : des résultats sans rétention, le court terme payé par le long terme.
La question à poser aux dirigeants
La bonne question n’est donc pas « combien de postes l’IA va-t-elle supprimer ? ». C’est : quelle tâche qui formait nos jeunes avons-nous supprimée sans la remplacer ?
Une même tâche sert souvent à deux choses à la fois : produire et apprendre. On peut très bien confier la partie production à l’IA et garder la partie apprentissage pour le junior. L’IA rédige le premier jet du compte rendu ; le junior le compare à ses notes, le corrige et le signe. Mais il faut le décider. Sinon, la tâche disparaît, l’apprentissage avec elle, et personne ne s’en rend compte.
L’audit à mener : le diagnostic en trois colonnes
Prends une feuille et trace trois colonnes pour ton équipe :
- les dix tâches que tu confies aujourd’hui aux juniors ;
- celles que l’IA peut déjà faire, en tout ou en partie ;
- pour chacune, ce que le junior perd en apprentissage si l’IA la fait à sa place.
Voici à quoi cela peut ressembler pour trois tâches courantes :
| Tâche confiée au junior | L’IA peut-elle la faire ? | Ce que le junior perd |
|---|---|---|
| Compte rendu de réunion | Oui, le premier jet | Comprendre qui décide quoi, et repérer ce qui n’a pas été dit |
| Tableau de suivi mensuel | Oui, en grande partie | Connaître les chiffres de l’activité, et sentir quand l’un d’eux est anormal |
| Première version d’une proposition client | En partie | Comprendre le besoin du client, et ce que l’entreprise sait vraiment faire |
Pour chaque ligne où la troisième colonne n’est pas vide, décide ce que tu gardes pour le junior : la vérification, la correction, la présentation au client, la signature.
Quand une tâche formatrice disparaît sans remplaçant, c’est un Grincement, au sens de Meilleur Manager : l’inconfort qui signale un problème à traiter. Celui-là ne grince que pour qui tend l’oreille. Alors porte-le à ta prochaine Revue des Grincements — le rituel où l’équipe traite, tous les quinze jours, ce qui coince — avant que ces pertes ne s’installent sans que personne ne les ait décidées. Tu ne remotiveras pas un junior qui n’apprend plus : tu répareras son travail.
Ce que personne ne sait encore
Sur ce sujet, il faut rester modeste.
- Personne ne prouve aujourd’hui que l’IA est la cause du recul des embauches de jeunes. L’OCDE et l’Apec privilégient la conjoncture.
- Les données les plus fines viennent des États-Unis. Aucune étude française ne croise encore l’insertion des jeunes et l’exposition de leur métier à l’IA.
- Aucune étude ne mesure ce que les juniors apprennent, ou n’apprennent plus, quand l’IA fait leurs tâches. C’est la conviction de Meilleur Manager, tirée du terrain, pas un résultat de recherche.
Ce qui est sûr, c’est que l’écart mesuré par Stanford s’est creusé en un an. Le sujet mérite d’être suivi — et surtout d’être traité dans les équipes avant qu’il ne se voie dans les chiffres.
Ton hamster te souffle que tu n’as pas le temps de remplir trois colonnes. C’est exactement pour ça que tu vas les remplir cette semaine.
Les sources
- OCDE, Perspectives de l’emploi 2026, chapitre 1 : lire le chapitre
- Brynjolfsson, Chandar et Chen, Stanford Digital Economy Lab, Canaries in the Coal Mine, version d’août 2026 : lire l’étude
- Apec, Jeunes diplômé.es d’un Bac+5 : une insertion plus difficile et au prix de concessions importantes, novembre 2025 : lire l’étude
Prochain épisode, jeudi 22 octobre — Tu délègues à la machine, ton junior regarde : quand l’IA fait la tâche, ce qu’il reste à déléguer.

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